Malchance est mon
second prénom
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Ce
soir-là, glacial, sombre et inquiétant, j'accompagnais des amis à
une de leurs fêtes glauques et sans grand intérêt à part rire,
s'amuser, boire, danser, se droguer, et accessoirement se faire
enlever, tuer ou bien encore signer des papiers certifiant que vous
acceptiez de vendre vos organes au marché noir... dans la journée
qui suivait. Pourquoi j'ai accepté de m'y rendre ? Tout simplement
parce qu'une de mes meilleures amies, sans surveillance, serait
bien capable de suivre un parfait inconnu dans une ruelle humide,
emplit de ténèbres et grouillant de rats bien nourris.
Le
taxi qu'on avait appelé ralentit progressivement, jusqu'à s'arrêter
devant des ruines. Tous les cinq nous sortîmes de la voiture chaude
et apaisante pour faire face à la bâtisse imposante et délabrée,
dans une rue sale et sans aucune lumière.
Le
nuage qui cachait jusqu'à présent les rayons de la pleine lune
disparu, et la douce lumière blanche éclaira le manoir de style
gothique, avec ses arcs, ses pinacles et ses voûtes, ses tourelles
et ses fenêtres aux vitres encrassées et noircies. Cela me fit
froid dans le dos. Je resserrais instinctivement mon manteau sur
mon torse, les mains crispées sur le tissus.
Le
lieu où se déroulait la fête me semblait être un bâtiment très
ancien, remplit de souvenirs... de fêtes, de discussions, de
messes-basses, de complots, d'assassinats... Les deux gargouilles
postées au-dessus du perron ne me rassuraient guère, et
renforçaient mon idée, avec leurs mines effroyables et
sanguinaires, nous souriant comme si nous étions leur prochain
repas, nous jugeant et nous jaugeant lorsque nous posâmes un pied
sur la première marche.
D'un
pas sûr et enjoué, mes amis entrèrent sans appréhension, me
laissant pendant quelques secondes dans le froid et l'obscurité. Un
nouveau nuage obscurcit la seule source de lumière. J'entrais à mon
tour dans le manoir hanté, laissant malgré moi mon manteau à des
gens qui s'occupaient de ranger les vêtements des convives. Je ne
pu réprimer un frisson au moment où je me retrouvais juste avec ma
chemise rouge à manches courtes et mon simple t-shirt
noir.
Mes
mains vinrent frictionner d'elles-mêmes mes bras
tremblotants.
Lentement, comme si à chaque pas le sol risquait de
s'effondrer, j'avançais dans la bâtisse, croisant des visages
masqués, des loups vénitiens et des voiles brodés. Plus je me
rapprochais du fond du manoir, et plus les personnes se faisaient
nombreuses, souriantes, bruyantes et brutales.
Dans
une pièce sombre et lugubre, éclairée de temps en temps par des
spots aveuglant et sinistres, j'avais perdu mes amis. Parmi les
danseurs enfiévrés, collés et soudés, je ne faisais plus la
différence entre deux personnes. Les effluves de parfums et de
fumée envahirent mon corps, et mes yeux s'humidifièrent. La musique
entêtante, forte et lancinante résonna dans ma tête, se répercutait
sur mes pensées embrouillées, les mélangeant encore et encore
jusqu'à ce que je ne puisse plus réfléchir. La masse d'invités me
fit reculer petit à petit. Mon monde tournait et tournait, tant et
tant que je du m'adosser à un mur, les jambes faibles et les mains
tremblantes, les paumes moites, le front ruisselant.
De la
drogue. L'air du manoir était quasiment entièrement composé d'une
drogue forte et troublante. Malade et bientôt sous le joug de ce
fléau, je sortis précipitamment dans la nuit froide et humide,
bousculant les gens sur mon passage.
Essoufflée, je repris mes esprits une fois dehors, en respirant
à grande goulée l'air frais et infiniment plus pur que celui du
manoir.
Jusqu'alors accroupie en bas du perron, la tête entre les
jambes, je relevais la tête: je sentais un regard cuisant et
pénétrant fixé sur moi. Je chassais mes cheveux mi-longs et noirs
de mon visage pâle et ovale. Mes yeux bleus clair scrutèrent les
ruelles d'en face, cherchant une quelconque personne rôdant,
attendant patiemment une nouvelle victime. Quelques minutes
passèrent ainsi, jusqu'à ce que mes yeux s'habituent à la pénombre,
et que je puisse apercevoir une silhouette dans la troisième ruelle
à droite du manoir. Je pinçais mes lèvres et fronçais les sourcils
en tentant de détailler l'inconnu.
L'homme comprit que je l'avais repéré, et recula, rejoignant le
labyrinthe de rues, de boulevards et de ruelles à l'atmosphère
pesante et humide, chargées de moisissures et de sang. Telle était
la Cité où je me trouvais. Remplie de brigands et de dealeurs, de
coupe-gorges et d'assassins. Fort heureusement, je ne me rendais
ici que très rarement. Je vivais dans la deuxième Cité, le second
niveau, juste au-dessus de ce nid infestés de vipères. Là où je
résidais, la vie était bien plus paisible, sereine, calme et saine.
Les gens d'une richesse modérée y logent. Tandis que les
millionnaires et milliardaires voire plus encore, les politiques et
les gens importants et connus vivaient dans le troisième niveau, la
dernière Cité, tout au-dessus de nos têtes, comme pour veiller sur
les brebis égarées, appliquant la Loi et les règles. D'ailleurs, la
fin de cette fête se terminera en un fiasco total: les autorités
débarqueront, et emmèneront tous les drogués, tous ceux ayant une
forte alcoolémie, tous ceux qui résisteront.
Je me
relevais doucement, et décidais d'aller chercher mes amis.
Rapidement, je replaçais mes cheveux derrière mes oreilles, en
particulier une mèche rebelle et blanche naturellement, qui me
cachait continuellement la vue. Puis je fixais sur le bas de mon
visage ainsi que sur mon nez mon écharpe noir et blanche afin
d'être protégée des spores et des drogues flottant dans
l'air.
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Musique >
Marilyn Manson – Eat Me, Drink Me
Je
gravis vivement les marches du perron et claquais la porte en
entrant, ne m'arrêtant même pas pour la refermer, laissant entrer
l'air nocturne dans le manoir et balayer la drogue.
La
musique précédente avait laissé place à une plus lente, hypnotisant
les danseurs, les rapprochant encore bien plus qu'ils ne l'étaient
déjà, calmant leurs gestes, ralentissant leurs cœurs. Eat
Me, Drink Me, de Marilyn Manson. Comme si l'ambiance n'était
pas déjà assez étrange, déconcertante et dérangeante.
Je ne
les vis pas au rez-de-chaussé. Je ne les voyais nul part. Peut-être
au premier ?
J'ai
alors couru à l'étage.
Toujours aucun de mes amis en vue. Je pris peur. Mon pouls
s'accéléra brutalement, coupant d'un seul coup ma respiration, qui
devint saccadée et irrégulière.
J'ai
slalomé entre les gens, les couples, les meubles, me tournant et me
retournant, cherchant vainement mes amis. C'était peine perdue, et
autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
Finalement, je décidais de m'assoir sur un divan miteux et
déchiré de toutes parts. Je me suis recroquevillée, mes bras
entourant mes jambes, le menton posé sur mes genoux, les yeux
exorbités.
Les
minutes passèrent lentement, la musique continuait de se dérouler à
son rythme.
Puis... J'ai sentie que l'on me regardait avec insistance,
juste à ma droite.
Lentement, j'ai tourné la tête. Et j'ai sursauté dans la
seconde qui suivait: une fille aux longs cheveux blancs me
regardait, assise juste à ma droite, une lourde frange cachant
presque l'intégralité de ses yeux noirs. Elle souriait, mais ce
n'était absolument pas plaisant. Un genre de sourire mi-sadique,
mi-abominable, du style de Cruella d'Enfer. Gênée, j'ai baissé mon
regard, pour qu'il tombe un instant après sur son épaule gauche
dénudée, où était tatoué en de magnifiques lettres cursives
"Follow Me".
Je
sentis des fourmillements aux bouts de mes doigts, qui remontèrent
rapidement jusqu'à mes tempes, cinglant violemment mon
esprit.
Ça
agit sur moi comme un puissant coup de fouet.
Elle
s'est levée, moi aussi. Elle a avancé d'un pas, toujours avec son
sourire rouge et énigmatique peint sur son visage de porcelaine.
J'ai également avancé d'un pas. Elle a traversé la salle d'un pas
léger, ses petits pieds nus dansant parmi les énormes chaussures
des danseurs. Arrivée à l'autre bout de la salle, la fille s'est à
demi retournée, me laissant apercevoir son tatouage. Je l'ai alors
suivie en peinant pour ne pas me faire écraser par la
foule.
Une
fois dans le couloir sombre et sans lumière, désert et silencieux,
elle couru gracieusement jusqu'à son bout. Je me suis pressée pour
la rattraper, bien que je n'ai à aucun moment ordonné à mes jambes
d'accélérer le mouvement. Rien de tout ce que j'avais fait depuis
le moment où j'avais vu son tatouage, n'avait été ordonné par ma
conscience. J'avais l'impression d'être la seule à la voir, à
sentir sa prestance. J'étais comme hypnotisée par cette jeune femme
fantomatique. J'étais un véritable pantin. Je ne pouvais rien faire
à part avancer vers elle, qui m'attendait en me détaillant de son
regard charbonneux. Son visage de poupée délicat et presque fragile
ne m'inspirait pourtant pas confiance. Elle m'effrayait. J'avais
peur de cette fille vêtue simplement d'une robe de soie blanche,
pieds nus, qui marchait avec une grâce sans pareille, évitant
chaque obstacles avec une aisance infinie, tel un esprit sans
corps.
Au
bout du couloir, il y avait une porte noire, que la mystérieuse
fille entrouvrit délicatement. Elle fit une révérence, et disparu
au moment même où j'arrivais à son niveau. Pour moi, la musique
s'arrêta avec sa disparition.
Le
fantôme m'avait laissée seule et chamboulée dans la noirceur du
couloir, juste en face d'un faible trait de lumière jaillissant de
la mince embrasure de la porte.
J'eus
la brillante idée de repartir, et d'oublier ce qu'il s'était passé.
Je mis un pied devant l'autre, contrôlant cette fois-ci moi-même
mes gestes. Cependant, je me stoppais net en entendant des
chuchotements. Des voix murmuraient de l'autre côté de la cloison.
Apparemment, deux hommes discutaient et ne voulaient pas se faire
entendre d'oreilles indiscrètes... comme les miennes.
Bien
que ma conscience me dise de partir de là, de fuir loin de ce
rendez-vous étrange, je ne pu m'empêcher de rester plantée devant
la porte, à épier la conversation.
Un
lourd et pesant silence m'enveloppa.
Sans
m'en rendre compte, j'avais retenu mon souffle lorsque l'homme à la
voix grave et rêche, presque rugueuse, haussa le ton. La discussion
virait-elle à la dispute ?
-Faith, votre prix est exorbitant, et ce n'est pas ce qui était
convenu au départ. Je ne paierai pas autant, s'énerva cette voix
semblant appartenir à un homme âgé.
Je
n'entendis pas ce que répondit l'autre, qui parlait toujours à voix
basse, sans prendre en compte la mauvaise humeur de son
interlocuteur.
-Vous
justifiez le prix par une meilleure qualité... Très bien. Cela
suffira pour les maintenir en place.
L'autre homme haussa légèrement le ton, ce qui me permit de
l'entendre clairement.
-...
et pour les empêcher de penser et de réfléchir librement, ajouta
platement le dénommé Faith comme s'il s'agissait d'une
anecdote.
Le
cœur battant, j'osais m'approcher un peu plus de la porte,
essayant de voir ce qu'il se passait à l'intérieur.
C'était un vieux salon, dans les tons rouge et bordeaux,
tapissé de toute part. La pièce était lourde de velours et de
tissus couteux, d'un trop plein de richesses accumulées dans ce
seul endroit. L'unique source de lumière venait d'une vielle lampe
à huile. La lueur de la flamme vacillait et se peignait sur les
murs et le sol d'une façon étrange et inquiétante.
Je
finis par voir les deux hommes. L'un était assis, dos à moi, dans
un vieux fauteuil de cuir capitonné. L'autre qui devait être Faith
lui faisait face, debout et le dos droit. Une longue chevelure
noire reposait dessus. Son visage était plutôt osseux, mais ses
traits restaient néanmoins fins et très bien dessinés. Il
paraissait autoritaire, avec son regard métallique, ses iris grises
et ses sourcils noirs durs et rigides. Ses lèvres rouges souriaient
vaguement, comme s'il n'était que très peu intéressé par ce que lui
racontait le vieil homme.
<
Lancez la musique
>
Trailerhead -
Imperitum
Mais
le plus important, c'est que cet inconnu dignement habillé d'un
costume noir et passe-partout, présentait une mallette remplie de
petits paquets blancs... de la drogue.
Ces
deux étrangers dealait de la drogue.
-Monsieur Blader, je suis ravis de conclure ce marché avec
vous, annonça Faith d'une voix froide et cassante tout en restant
poli et mielleux à souhait.
Il
referma la mallette et la fit glisser sur la petite table basse,
jusqu'aux mains avides de Blader... un politique haut
placé.
Imperceptiblement, je relâchais l'air emmagasiné dans mes
poumons, en un souffle léger que je croyais tout à fait
inaudible.
Et
pourtant cela suffit... Faith releva vivement la tête, l'air
surpris un court instant. Un sourire carnassier s'étira lentement
sur son visage lorsque ses yeux froids s'arrêtèrent sur moi,
effrayée et tétanisée:
-Je
crois que vous avez une invitée, Monsieur le Sénateur, minauda
Faith en haussant les sourcils, redirigeant son attention vers le
vieil homme.
-Quoi
?! hurla Blader en se relevant vivement de son fauteuil. Arrêtez la
et liquidez la, ordonna-t-il en tonnant, son regard livide fixé sur
l'embrasure de la porte.
Mais
j'étais déjà partie. Je parcouru le couloir à une vitesse
incroyable, évitant à tout prix de chuter à cause de mes jambes
devenues faibles et flageolantes. De l'autre côté, j'entendis Faith
répliquer sèchement:
-Je
suis navré mais je ne suis qu'un simple messager et transporteur,
pas un assassin. Bonsoir, Monsieur Blader.
-Vous
les vampires, vous n'êtes que des... des... immondices, des
ordures, des erreurs de la nature ! gronda Blader, ravalant une
autre flopée de jurons.
L'argent empoché, Faith ouvrit en grand la porte et sortit en
ignorant royalement les insultes faites à son espèce, tandis que je
dévalais quatre à quatre les marches délabrées.
Qu'est ce qu'un vampire et un Sénateur faisaient ensemble, à
vendre et à acheter de la drogue ? De qui parlaient-ils
?
Je n'aurais jamais du intercepter cette conversation. J'allais
me faire descendre...
À
cette idée, mes jambes accélérèrent encore jusqu'à devenir
douloureuse, fuyant le danger, me portant le plus loin possible de
ma mort. Je ne ressentais même pas la douleur qui martelait mon
cœur, ni le goût âcre qui se formait dans ma bouche. Mes
poumons en feu réclamaient de l'air en quantité toujours plus
grande.
Paniquée, j'étais déjà arrivée au rez-de-chaussé, et je
poussais tous ceux se trouvant sur ma route, ignorant les plaintes,
les grognements et les insultes qu'on me crachait au
visage.
J'allais mourir...
C'était la seule chose à laquelle je pensais. J'avais même
totalement oublié mes amis encore en train de s'amuser à
l'intérieur.
Le
vent mordant de la nuit me glaça le sang lorsque je mis les pieds
dehors, mais qu'importait, je voulais vivre.
Je ne
savais pas où je courais, j'allais me perdre dans la première Cité,
inévitablement.
De
toute manière, soit je me faisais tuer par ce politique véreux,
soit je me faisais trancher la gorge dans les ruelles sombres et
sinueuses. Mais en optant pour le second choix, j'avais une chance
de survivre: j'étais une shaman. Donc, apte à vaincre un ou deux
mécréants en invoquant des familiers pour me défendre. Me le
répéter me rassurait.
Je
m'engouffrais dans la seule ruelle vide et sans âme vivante, la
troisième à droite du manoir.
Mes
yeux cherchèrent en vain une source de lumière pour me guider à
travers les méandres de la ville. Je ne voyais pas où je marchais,
j'entendais seulement le clapotis que l'eau produisait sous mes
pas, et le râle de ma respiration.
D'un
coup, je perdis l'équilibre: un pavé délogé de sa place initiale me
fit trébucher, et je m'écrasais violemment à terre, la tête la
première.
Sonnée, je restais là, couchée face contre terre pendant un
petit moment. L'eau s'infiltrait doucement dans mes vêtements,
venant lécher ma peau, la refroidir, la souiller. Les battements de
mon cœur qui cognait fort contre ma poitrine, résonnaient
dans ma tête. Le sang battait à mes tempes.
Ma
nuque craqua douloureusement quand je tournai la tête brutalement
vers le manoir. Des hurlements effrayés en provenaient. C'étaient
les autorités, et ils allaient fouiller la zone de fond en comble.
Si je restais là...
De
nouveau sur le qui-vive, je me relevais à moitié, courant presque à
quatre pattes sur quelques mètres. Lorsque je me fus redressée
entièrement, une douleur brusque et violente me prit à la cheville
et je m'étalais de tout mon long une fois encore.
<
Stoppez la musique >
-Relèves-toi, bon sang, relèves-toi ! me soufflais-je à
moi-même en poussant sur mes bras et sur ma jambe
valide.
Je
tentais une fois, deux fois, trois fois de me relever, sans succès.
Encore sous le choc et terrorisée comme jamais, mes jambes
refusaient de me porter.
-De
l'aide ? chuchota quelqu'un, juste en face de moi.
< Lancez la
musique >
Nox Arcana - Labyrinth Of Dreams
(
à relancer si besoin, jusqu'à la fin du
texte )
Je
relevais vivement la tête. Des rangers en cuir noir me faisaient
face. Je levais un peu plus le menton pour voir qui me proposait si
gentiment son aide, dans une ville pareille. La première
chose que je vis fut une main tendue vers moi. Une main assez
grande pour être celle d'un homme, mais assez fine pour être celle
d'une femme. La personne se pencha lentement vers moi, et
s'accroupit. Un homme. Son teint pâle et ses traits fins donnaient
à son visage un air frêle et maladif. Je ne remarquais pas tout de
suite la cicatrice en forme de croissant de lune qu'arborait son
œil droit, trop absorbée par l'étrange couleur de ses iris.
Un fascinant mélange d'agate bleue et d'émeraude. L'homme haussa un
de ses sourcils noirs et arqués. Il replaça quelques mèches de ses
cheveux mi-longs derrière ses oreilles percées. La couleur étrange
de ses cheveux semblait naturelle, malgré sa rareté: à la racine
ils étaient blancs et se terminaient par des pointes noires, comme
si on les avait trempés dans de l'encre.
L'inconnu soupira. Ne me voyant pas bouger, il m'attrapa le
bras et me souleva de terre comme une plume. Et il disparu. Comme
la femme mystérieuse et fantomatique.
Étonnée, ne comprenant pas ce qu'il m'arrivait, je ne bougeais
plus, repensant et ressassant tous les événements de la
soirée.
Une
sirène hurla près du manoir et le son strident me remit les idées
en place.
En
boitillant, je réussis à parcourir les mètres restants avant de
déboucher sur une grande rue, éclairée par des lampadaires
mourants.
Les
sirènes continuaient de crier de l'autre côté des bâtiments que
j'avais traversés par l'intermédiaire de la ruelle.
Un
arrêt d'auto-bus et de taxis étaient visibles en face de moi.
Pleine d'espoir, je claudiquais vers le second, espérant que le
délais d'attente serait court, et qu'on ne pousserait pas les
recherches jusqu'ici.
Un
imperceptible toussotement parvint à mes oreilles, et je
sursautais. Je cherchai la source de ce bruit, mais je compris
rapidement que ce n'était rien, que j'avais eu peur pour trois fois
rien. En fait, à mes pieds, une petite loutre au pelage argenté
trottinait tout en me regardant d'un air désapprobateur.
-Qu'est-ce qu'il y a, Hel ? grognais-je en continuant d'avancer
lentement vers les abris, souffrant d'une légère foulure à la
cheville.
-Ness
Hartel, tu es complètement inconsciente. Pourquoi n'es-tu pas
restée à la maison, bien tranquille sous ta couette ? répondit la
loutre nommée Hel, en secouant la tête de gauche à
droite.
Ce
petit animal était l'un de mes familiers. Je ne l'avais pas
invoquée, mais il arrivait que certains se présentent sans
autorisation, pour parler ou simplement parce qu'ils apprécient
notre compagnie. Hel était quand à elle une véritable petite
fouine, une horrible commère. Mes autres familiers devaient déjà
être au courant de mes bavures... Mais au fond, j'appréciais
beaucoup cet animal espiègle. Sans compter le fait que son pelage
me réchauffait rapidement les jours de grand froid.
Je
m'assis enfin sur l'un des bancs. J'avais froid. Je grelotais dans
mes habits fins et inappropriés. Hel le devina aisément et vint se
blottir contre moi pour me donner un peu de sa chaleur.
-J'espère que les autres vont s'en sortir... murmurais-je en
tentant d'oublier ma frayeur passée, et de calmer mon
cœur.
-Qui
ça ? me demanda une petite voix fluette.
Je
tressautais et me tournais un peu trop précipitamment vers celle
qui m'avait parlée. Je paraissais louche à agir de cette manière.
Il fallait que je me calme.
Seulement, en m'asseyant, il n'y avait pas un rat. Et je
n'avais pas entendu venir cette petite, qui ne devait pas avoir
plus d'une quinzaine d'année. Qu'est-ce qu'une gamine fichait là?
Elle aussi était suspecte...
-Je... euh... c'est... bégayais-je, ne sachant pas quoi
inventer.
Ses
yeux légèrement tombant pétillaient de malice, avec ses iris dorées
tirant vers le cuivre. Son petit visage d'ange me mit tout de suite
à l'aise, pour une raison que j'ignorais. Je ne savais pas d'où
elle venait comme ça, mais sa peau hâlée m'indiquait clairement
qu'elle n'était pas d'ici. Et ses cheveux courts, légèrement
ondulés et gris cendré, avec deux longues mèches rouges descendant
le long de ses tempes jusqu'à sa poitrine, signalaient bien qu'elle
possédait une certaine richesse. À ce moment là, la coupe était
très esthétique, mais l'entretenir ne devait pas être
donné.
-Oh,
vous êtes blessée ? s'étonna l'adolescente en bougeant si
rapidement que mes yeux ne suivirent pas.
La
fillette s'était accroupie juste devant moi, regardant avec
attention ma cheville foulée.
Comment pouvait-elle savoir ça? M'avait-elle suivie et observée
jusqu'ici? Et comment faisait-elle pour se mouvoir aussi
rapidement?
-Je
m'appelle Charlie, m'annonça-t-elle après une ou deux secondes. Je
peux... ? s'enquit-elle en relevant les yeux vers moi, l'air de
demander l'autorisation de me toucher la cheville.
-Pardon?
Ce
fut le seul mot qui pu sortir de ma bouche, tellement j'étais
abasourdie. Mais la petite Charlie n'attendit pas mon approbation
et toucha doucement mon pied, juste là où la douleur était la plus
intense.
J'émis un petit cri et voulu retirer mon pied des mains de la
fille.
-Lâchez-moi, m'exclamais-je en ramenant ma jambe sous le banc,
loin des mains de Charlie.
Cependant, une petite chose me troubla.
Je
tournai ma cheville précautionneusement au départ, puis plus
vigoureusement par la suite: la douleur avait disparu.
J'attrapais brusquement mon pied, les yeux ronds comme des
soucoupes.
-Qu'est-ce que vous m'avez... commençais-je, les yeux rivés sur
ma cheville... fait... ? terminais-je en relevant la tête,
effarée.
La
petite Charlie n'était plus là.
-Ça
fait la troisième dans la soirée... Hel, tu as vu cette adolescente
comme je l'ai vue, ou je deviens cinglée ? m'inquiétais-je en
cherchant des yeux Charlie.
-Je
l'ai vue aussi clairement que je te vois, m'assura la petite
loutre, tout aussi surprise.
J'eus
à peine le temps de digérer cette nouvelle disparition soudaine et
mystérieuse ainsi que la guérison de ma cheville, qu'un taxis libre
s'arrêta.
Je
grimpais à l'intérieur, toujours stupéfaite. Une douce chaleur
m'enveloppa, me réchauffant jusqu'aux os en traversant ma chair de
son exquise caresse. J'oubliais tout mes soucis...
Après
une brève discussion avec le chauffeur, le véhicule redémarra en
ronronnant et me ramena sans embrouilles chez moi.
J'étais sauvée...
Ou presque.
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Voilà, le prologue est terminé ^^
J'espère recevoir quelques petits commentaires
touuuus gentils touuuus mignons... mais j'ai pas trop d'espoir non
plus xD
Merci à celles et ceux qui auront lu jusqu'ici
^^
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